[Appel à contributions] Qui a peur du numérique en bande dessinée ?

Qui a peur du numérique en bande dessinée ? – revue Alternative francophone

Date limite de réponse à l’appel : 9 novembre 2018
Langues : français – anglais
Modalités de soumission : Un projet de 300-400 mots.
Les articles seront évalués à l’aveugle par deux experts et la décision finale, éventuellement accompagnée de recommandations, sera envoyée par courriel à l’auteur dans un délai de 2 à 3 mois.
Calendrier : L’acceptation des propositions sera notifiée en décembre 2018. L’article devra être rendu au plus tard le 30 avril 2019, pour une publication en décembre 2019.
Contacts : Côme Martin (come.martin@gmail.com) et Jean Sébastien (jsebastien@cmaisonneuve.qc.ca)

Description
La bande dessinée s’est développée comme forme en rapport à une matérialité spécifique, celle du papier (page de journal, de fascicule, de livre) et en rapport à des structures éditoriales (selon les cas, les structures de la presse grand public, des syndicates, des publications destinées à la jeunesse, etc.). Nombre de caractéristiques formelles de la bande dessinée constituent en fait des réponses adaptatives à la matière « page » et aux demandes des structures éditoriales. Avec le développement des possibilités de stockage de données et de transmission, des créatrices et créateurs de bande dessinée ont vu dans le numérique une opportunité de libération des contraintes anciennes formelles  et financières et d’exploration d’une terre des possibles. Mais à cette ouverture fantasmatique, la réalité a opposé de contraintes imprévues, plusieurs d’entre elles résonnant comme de nouveaux appels à la créativité.

Dans leur plus grand nombre, les bandes dessinées numériques proposent à l’écran l’image numérisée d’une page ou d’un strip. Comme c’est le cas pour les pages d’un livre numérique, ces interfaces skeuomorphiques s’en tiennent à la présentation page par page, en certains cas cherchant à imiter le mouvement de la page qui tourne, parfois même avec un effet sonore. Cependant, on trouve un ensemble de nouvelles possibilités formelles, du moment où l’œuvre dessinée prend une forme numérique. Anthony Rageul (2014) d’une part, Chris Reyns-Chikuma et Jean Sébastien (2019) d’autre part en recensent une bonne dizaine. Le premier classe ces possibilités formelles dans une esthétique de la réception : nouvelles temporalités de la lecture, intégration du temps homochrone (celui du cinéma) dans le récit ou construction d’un récit par surgissement d’images ; nouveau rapport à l’espace par la métaphore de la fenêtre utilisée pour décrire l’écran d’ordinateur ; possibilité d’interactions et de manipulations. Les seconds proposent un classement en deux grandes catégories qui a pour point d’appui la diversité des projets auctoriaux, leur façon d’organiser le récit : en certain cas, l’œuvre porte en elle une forte figure arthrologique, c’est-à-dire l’instance qui préside à l’articulation d’un récit telle que la définit Groensteen (1999) ; en d’autres cas, l’œuvre agit comme une figure d’arbitre, permettant à l’utilisateur de l’interface de faire un ensemble de choix, tantôt dans la structure fermée d’un récit à arborescences, tantôt dans des structures beaucoup plus ouvertes.

La bande dessinée numérique constitue un nouveau type de création. Cependant, il naît dans des cultures où l’horizon d’attente du lectorat en matière de bande dessinée, même s’il est fondé sur une connaissance de la tradition du médium, est en profonde mutation. Un portrait récent des activités pratiquées quotidiennement en France par les jeunes de 15 à 25 ans donne une idée des systèmes de références culturels des jeunes lecteurs (Vincent-Gérard et Vayssettes 2018). L’heure est à la musique et aux réseaux sociaux. Les vidéos en ligne sont maintenant nez à nez avec la télé. La lecture d’un livre ne constitue plus une activité quotidienne que pour 18 % des sondés. De plus, les systèmes de référence du lectorat dépendent aussi de l’écosystème de publication. En ce qui a trait à la bande dessinée dans le monde franco-belge, Gilles Ratier a produit pendant une quinzaine d’années un portrait détaillé, dans lequel il a même suivi l’entrée en scène de la publication numérique.

Rageul (2014) a fait ressortir la façon dont une des formes de bande dessinée numérique, le turbomédia – les Infinite Comics chez Marvel – a eu tendance à prendre le pas sur les autres formes d’expérimentation au point où, écrit-il, « l’observateur peut constater une régularité de cette forme dans un corpus de plus en plus large […]. Ce phénomène illustre parfaitement la phase transitoire qui, selon Lev Manovich […], caractériserait les technologies numériques actuellement. Cette phase transitoire consiste en la recherche d’un langage qui leur soit propre. » (p. 79-80)

Les pratiques créatives qui font éclater le « principe de la page » cher à Groensteen ouvrent pourtant de réelles avenues. Certaines œuvres, dans leur conception, semblent chercher de nouvelles pistes pour l’Oubapo en matière de plurilecturabilité. D’autres marient temps homochrone du cinéma et temps hétérochrone de la lecture. D’autres encore, comptent sur un lect-acteur (ou wreader en anglais), expressions que nous reprenons à Landow (1992) et à  Weissberg (1999). Les œuvres que permet l’ordinateur continueront-elles à être des bandes dessinées ou assistons-nous à la naissance d’un nouveau média ? Gardner (2012) voit dans les maillages entre bande dessinée et cinéma la réouverture d’une porte qui s’était close au début du XXe siècle.

Sont encouragées les études de cas qui accordent une attention particulière aux possibilités que la bande dessinée numérique offre à la lecture :
– Les œuvres analysées jouent-elles avec les codes propres aux limitations de la page ?
– Font-elles le choix d’aller au maximum des possibilités du médium ?
– Jouent-elles avec les limitations de l’interface (l’écran, l’écran tactile, le clavier, la souris) ?
– Sont-elles conçues en vue d’un meilleur confort de lecture dans l’interface numérique ?
– Ou alors en matière de réception, évaluer le spectre de l’agentivité possible : du lecteur profitant de l’hétérochronie du médium au lect-acteur avançant dans l’espace qu’on lui donne à percevoir.

Les articles doivent être inédits (voir le protocole de publication d’Alternative francophone : https://ejournals.library.ualberta.ca/index.php/af/about/submissions#onlineSubmissions)

 

Who’s Afraid of Digital in Comics?
The form to which one thinks when referring to comics can be seen to have taken into account a specific materiality, that of paper (be it newsprint, booklet or book) and editorial structures (depending on the case, penny papers, syndicates, youth oriented publications, etc.). Many formal caracteristics of comics are in fact answers to this materiality and these structures. With the growth in possibilities in terms of data storage and transmission, comics creators have seen in the digital an opportunity to free themselves from old formal and financial constraints and to explore a new frontier. However, against this phantasmatic opening, reality opposed a new set of constraints, many of which resounding as calls to creativity.

Mostly, digital comics present the scan of a page or a strip. As is the case for pages of a digital book, theses skeuomorphic interfaces content themselves to a page per page presentation, in some cases imitating the flipping of a page, oft with a sound effect. Yet, one finds a slew of new formal possibilities when the drawn work takes a digital form. Anthony Rageul (2014) on the one hand, Chris Reyns-Chikuma and Jean Sébastien (2019) on the other, inventory some ten forms. The former’s classification is in line with an aesthetic of reception: a new temporality as to reading with the assimilation of homochronous time (that of cinema) or through the construction of a narrative by the successive appearance of images; a new relationship to space through the computer window metaphor; the possibility of interaction and manipulation. The latter’s classification, centering on the diversity of auctorial projects, develops two englobing categories as to the manner in which a creator chooses to organize the narrative: in some cases, the work carries within it a strong arthrologic figure, that is the instance which presides over the narrative’s articulation as Groensteen (1999) defines this concept; in other cases, the work acts  as a figure of arbitration, opening a series of choices to the user, either in the closed structure of an arborescent narrative or in much looser structures.

Digital comics constitute a new type of creative work. Yet, they appear in cultures in which there is a profound mutation in the reader’s horizon of expectation as to comic–a knowledge of its tradition notwithstanging. A recent profile of activities practiced daily by French youth aged between 15 and 25 gives an idea of the cultural references systems of young readers (Vincent-Gérard et Vayssettes 2018). Music and social networks are the spirit of the time. Online videos are now head-to-head with TV-viewing. Reading a book, as a daily activity, has dwindled to 18% of the surveyed. Moreover, the readership’s reference systems also depends on the publishing ecosystem. In the case of the Franco-Belgian culture, Gilles Ratier has published yearly surveys of publications in bande dessinée, including the introduction of digital publications.

Rageul (2014) has shown that one form of digital comics, Turbomedia–Marvel’s Infinite Comics– has had a tendency to take the forefront among other forms of experimentation with the medium to the point where “the observer can find recurrence of this form in an ever larger corpus […]. This phenomenon perfectly illustrates the transitory phase that, according to Lev Manovich […], is characteristic of current digital technologies. This transitory phase consists in a search for a language that would be the medium’s own.” (p. 79-80)

However, those creative practices, which end up deconstructing the ‘principle of the page’ dear to Groensteen open up real avenues. There are works that, from the moment of their conception, seem to explore paths in the spirit of the work done by the Oubapo movement on multiple readings. There are others that conjugate the homochronous time of cinema with the heterochronous time of reading. Yet, others expect that an active part will be taken by the ‘wreader’ (or ‘lect-acteur’ in French), expressions we owe to Landow (1992) and Weissberg (1999). Will creative works, with the possibilities opened up by the computer, still be comics or are we witnessing the birth of a new media? Gardner (2012) sees in the convergence of comics and film a reopening of a door closed in the early 20th century.

We encourage case studies that look into the possibilities offered to reading by digital comics:
– Do the works studied play with the codes that are characteristic of the constraint of the page?
– Do they choose to maximize the possibilities of the medium?
– Do they play with the constraints of the interface (the screen, the touch-screen, the keyboard, the mouse) ?
– Were they developed with the thought of the best possible reading comfort for a digital interface?
– Or, in terms of reception, evaluate the spectre of possible agency: from the reader benefitting from the medium’s heterochronous time to the wreader moving forward in the space that he is given.

 

Bibliographie sélective / Selective Bibliography

Baudry, Julien (2012). Histoire de la bande dessinée numérique française. In Neuvième art 2.0. Repéré à : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?rubrique72

Boudissa, Magali. (2010). La bande dessinée entre la page et l’écran: étude des enjeux théoriques liés au renouvellement du langage bédéique sous influence numérique. Thèse de doctorat, Université de Paris 8.

Boudissa, Magali. (2016). Typologie des bandes dessinées numériques. In P. Robert (Ed.). Bande dessinée et numérique. Paris : CNRS Éditions, p. 79-99.

Crucifix, Benoît et Dozo, Björn-Olav. (2018). E-Graphic Novels. In Baetens, Jan, Frey, Hugo et Tabachnick, Stephen E. The Cambridge History of the Graphic Novel. Cambridge : Cambridge University Press. p. 574-590.

Eco, Umberto. (1979). Lector in Fabula ou La Coopération interprétative dans les textes narratifs. Paris : Grasset.

Falgas, Julien. (2016). Pour une sociologie des usages et de l’innovation appliquée aux récits innovants. In P. Robert (Ed.). Bande dessinée et numérique. Paris: CNRS éditions, p. 135-154.

Gardner, Jared. (2012). Projections : Comics and the History of Twenty-First Century Storytelling. Stanford : Stanford University Press.

Gaudreault, André et Marion, Philippe. (2013). La fin du cinéma ? Un média en crise à l’ère du numérique. Paris : Armand Colin.

Groensteen, Thierry. (1999). Système de la bande dessinée. Paris : P.U.F.

Groensteen, Thierry. (2011). Bande dessinée et narration. Système de la bande dessinée Tome 2. Paris : P.U.F.

Jauss, Hans-Robert. (1972). Pour une esthétique de la réception. Paris : Gallimard.

Kirchoff, Jeffrey et Cook, Mike (Ed). (2019). Perspectives on Digital Comics. Jefferson : McFarland. (À paraître)

Landow, George P. (1992). Hypertext: The Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology. Baltimore : Johns Hopkins University Press.

Manovich, Lev. (2010). Le langage des nouveaux médias. Dijon : Les Presses du réel.

Marion, Philippe. (1997). Narratologie médiatique et médiagénie des récits. Recherches en communication, 7, p. 61-88.

Martin, Côme. (2017). With, Against or Beyond Print? Digital Comics in Search of a Specific Status. The Comics Grid. 7, 1. DOI: 10.16995/cg.106

McCloud, S. (2000). Reinventing comics. New York: Perennial.

Paolucci, Philippe. (2015). La ludicisation du numérique : vers une subversion des architextes informatiques ? Étude de cas d’un blog-BD. Interfaces numériques, 1, p. 99-111.

Rageul, Anthony. (2014). La bande dessinée saisie par le numérique: Formes et enjeux du récit reconfiguré par l’interactivité. Thèse de doctorat, Université de Rennes 2.

Ratier, Gilles. (2000-2016). Les bilans de l’ACBD. Repérés à : https://www.acbd.fr/category/rapports/

Reyns-Chikuma, Chris et Sébastien, Jean. (2019). French Digital Comics. In Kirchoff et Cook (ci-haut).

Vincent Gérard, Armelle et Vayssettes, Benoit. (2018). Les jeunes adultes et la lecture. Étude IPSOS pour le compte du Centre national de la lecture. Repéré à : http://www.centrenationaldulivre.fr/fichier/p_ressource/14848/ressource_fichier_fr_les.jeunes.adultes.et.la.lecture.2018.06.15.ra.sultats.da.tailla.s.ok.pdf

Weissberg, Jean-Louis. (1999). Présences à distance. Paris : L’Harmattan.

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