Bibliographie commentée : bande dessinée et cinéma

Auteurs:
Benoît Crucifix (Université de Liège / Université catholique de Louvain)
David Pinho Barros (KU Leuven / Universidade do Porto)

Date de création: 10 octobre 2016

Commentaires

C’est un peu une relation amour-haine qui caractérise les liens entre bande dessinée et cinéma, ainsi que les discours qui y sont rattachés : les deux médias seraient « nés » quasiment en même temps, la projection cinématographique aurait amené le comic strip du journal à devoir se mesurer et se réinventer face à cette compétition médiatique (Smolderen, 2009), et leurs processus respectifs d’institutionnalisation sont relativement asynchroniques puisque les études en cinéma se sont installés au sein de l’université de façon beaucoup plus rapide et stable que la recherche en bande dessinée. Pour paraphraser le titre d’un numéro spécial dirigé par Bart Beaty (2011), les comics studies ont cinquante ans de retard sur les film studies.

Au niveau du discours critique sur la forme, les premiers rapports entre bande dessinée et cinéma sont sans aucun doute à puiser du côté de la bédéphilie – qui semble elle-même s’inspirer de la cinéphilie – propulsée par des personnalités comme le cinéaste Alain Resnais (cf. Boillat, 2016). Dès les années 1970, d’ailleurs, plusieurs revues de cinéma, comme Image et Son ou Positif, consacrent des dossiers spéciaux aux rapports entre bande dessinée et cinéma, souvent écrits ou coordonnés par des critiques tels que Francis Lacassin ou Gilles Ciment. Suivant donc le modèle cinématographique, la recherche en bande dessinée s’écrira longtemps sous l’emprise d’un certain « cinéma-centrisme », comme l’a suggéré Matteo Stefanelli (2012), qui l’amènera à largement emprunter son vocabulaire aux études filmiques.

Ce cinéma-centrisme, cependant, va vite devenir une sorte de contrepoint pour une recherche en bande dessinée qui tombera dans une poursuite de sa propre « spécificité » médiatique, dans la définition de laquelle le cinéma sert parfois de contre-exemple : un cas bien connu est celui du contrôle du rythme de lecture par le lecteur-spectateur, là où le cinéma se déroule dans le temps d’une façon le plus souvent imposée au spectateur – une différence temporelle que les technologies digitales forcent à nuancer (Gaudreault & Marion, 2013; Gardner, 2014). Aujourd’hui, la plupart des chercheurs essayent de trouver un équilibre entre ces deux positions, marqué par un changement de focus : la question n’est plus tellement celle de la sémiotique des deux formes (cette piste de recherche se retranche dans l’étude des adaptations), plutôt que celles des interactions et des échanges entre des pratiques culturelles distinctes mais poreuses (Kaenel & Lugrin, 2007; Boillat, 2010; Gardner, 2012; Gaudreault & Marion, 2013).

Dans ce dernier cadre, les pratiques d’exégèse de la transposition médiale (adaptations de bande dessinée en films et vice-versa) occupent toujours une grande partie de la production théorique, en raison de l’évidence, généralement assumée, de la source d’influence. L’existence, d’ailleurs, de toute une filière d’échanges industriels et créatifs entre le monde du cinéma hollywoodien et celui des comics américains, poussée récemment par une nouvelle ère dans les adaptations cinématographiques des classiques de Marvel et DC Comics, a généré un intérêt renouvelé dans ces procédés, étudiés non seulement du côté des comics studies (Gordon, Jancovich, & McAllister, 2007), mais aussi par les narrative studies, qui se préoccupent notamment du concept de transmedia storytelling, c’est-à-dire les univers diégétiques qui se construisent à travers plusieurs supports médiatiques (Wolf, 2011; Ryan & Thon, 2014).

Depuis les années 1990, certains grands ouvrages sur les rapports entre le cinéma et la bande dessinée proposent pourtant d’autres approches basées sur des procédés différents et plus rarement analysés, comme ceux qu’Irina O. Rajewsky appelle « les références intermédiatiques » (Rajewsky, 2005) : la thématisation, l’évocation et l’imitation. Dans la première catégorie, plusieurs articles sur la façon dont le cinéma est le thème de la bande dessinée et la BD le thème de films (phénomène pourtant plus inhabituel) peuvent être trouvés dans les livres de Ciment (1990) et, vingt ans plus tard, Boillat (2010). L’évocation, par contre, est une pratique plus difficile à identifier, mais elle a encouragé les chercheurs à déterminer et comprendre comment la BD et le cinéma font des allusions stylistiques et iconiques l’un à l’autre, comme, par exemple, les références à Louise Brooks dans Valentina de Guido Crepax, celles au cinéma hollywoodien classique dans les albums de Jacques Tardi (Boillat, 2010) ou finalement l’évocation de Tintin dans certains films français ou américains (Lombard, 2011). Surtout depuis les vingt dernières années, les chercheurs ont essayé de fuir ce que Vincent Amiel appelle, en dépréciation, l’« esprit BD » au cinéma (Ciment, 1990), et, par conséquent, l’« esprit cinéma » en bande dessinée. Cela ne veut pas dire, pourtant, qu’ils ne se soient pas préoccupés de l’imitation intermédiatique, comme celle qui est présente à chaque fois que des techniques associées à un art sont détectées au sein d’un autre.

Les études bédéiques, étant aujourd’hui pratiquement libérées de son cinéma-centrisme, ont finalement pu se donner à l’analyse des échanges intermédiatiques entre cinéma et bande dessinée en prenant pleinement en compte les spécificités de chaque média, ce qui a offert, et continuera sûrement à offrir, des contributions fondamentales pour comprendre les enjeux des rapports entre les deux arts.

 

Articles et ouvrages de référence

Beaty, Bart (dir.), « In Focus: Comics Studies Fifty Years After Film Studies », Cinema Journal, volume 50, numéro 3, 2011.

Boillat, Alain (dir.), Les Cases à l’écran. Bande dessinée et cinéma en dialogue, Genève : Georg, coll. « L’Équinoxe », 2010.

Boillat, Alain, « I Want to Go Home : l’auteur de comics sur sol français. Les (im)possibilités d’un dialogue », in Atallah, Marc & Boillat, Alain (dir.), BD-US. Les comics en Europe, Gollion : Infolio, 2016, p. 99-128.

Bolter, Jay David, « Transference and Transparency: Digital Technology and the Remediation of Cinema », in Intermédialités, no. 6 (automne 2005), p. 13-26.

Burke, Liam, The Comic Book Film Adaptation. Exploring Modern Hollywood’s Leading Genre, Jackson : University Press of Mississippi, 2015.

Canosa, Michele & Fornaroli, Enrico, Desideri in Forma di Nuvole. Cinema e Fumetto, Pasian di Prato : Campanotto Editore, 1996.

Ciment, Gilles (dir.), CinémAction: Cinéma et Bande Dessinée, Condé-­sur-­Noireau : Éditions Charles Corlet, 1990.

Dahan, Lucien, « Quand l’image s’arrête », Cinématographe, n.º 21, 1976, 3-5.

Denison, Rayna & Mizsei-Ward, Rachel (dir.), Superheroes on World Screens, Jackson : University Press of Mississippi, 2015.

Forest, Claude, Du héros au super héros : mutations cinématographiques, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, collection « Théorème », 2009.

Gardner, Jared, Projections. Comics and the History of Twenty-First Century Storytelling, Palo Alto : Stanford University Press, 2012.

Gardner, Jared, « Film + Comics. A Multimodal Romance in the Age of Transmedial Convergence », in Jan-Noël Thon & Marie-Laure Ryan, Storyworlds Across Media, Lincoln, University of Nebraska, Press, 2014, p. 193-210.

Gaudreault, André & Marion, Philippe, La Fin du cinéma ? Un média en crise à l’ère du numérique, Paris : Armand Colin, 2013.

Gauthier, Guy, « Langage et cinéma… et bande », in Marie, Michel, Christian Metz et la théorie du cinéma, Iris, no 10, 1990, p. 74.

Gauthier, Philippe, « On “Institutionalization”. From Cinema to Comics », International Journal of Comic Art, volume 12, numéro 2-3, 2010, p. 367-375.

Gordon, Ian, Jancovich, Mark & McAllister, Matthew P. (dir.), Film and Comic Books, Jackson : University Press of Mississippi, 2007.

Kaenel, Philippe & Lugrin, Gilles (dir.), Bédé, ciné, pub et art. D’un média à l’autre, Gollion : Infolio, 2007.

Lombard, Philippe, Tintin, Hergé et le Cinéma, Paris : Democratic Books, 2011.

Mellot, « Quand le ciné donne de la bande… », L’Avant-Scène Cinéma, numéro 236, 1981, p.33-45.

Mitaine, Benoît, Roche, David & Schmitt-Pitiot, Isabelle, Bande dessinée et adaptation (littérature, cinéma, tv), Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise Pascal, 2015.

Moscati, Camillo, Enciclopedia del Cine-Fumetto Comico, Gênes : Edizioni Lo Vecchio, 2005.

Peeters, Benoît & Tessé, Jean­-Philippe, « Retrouver la ligne claire », in Cahiers du Cinéma, numéro 672, 2011, p. 46­-47.

Quaresima, Leonardo, Sangalli Laura Ester & Zecca Federico (dir.), Cinema e fumetto. Cinema and comics, Udine : Forum Edizioni, 2009.

Rajewsky, Irina O., « Intermediality, Intertextuality, and Remediation: A Literary Perspective on Intermediality », Intermédialités, no. 6 (automne 2005), 2005, p. 43-64.

Rickman, Lance, « Bande dessinée and the Cinematograph: Visual Narrative in 1895 », European Comic Art, volume 1, numéro 1, 2008, p. 1-19.

Ryan, Marie-Laure & Thon, Jan-Noël, « Storyworlds across Media: Introduction », in Storyworlds across Media: Toward a Media- Conscious Narratology, Lincoln : University of Nebraska Press, 2014 p. 1-21.

Smolderen, Thierry, Naissances de la bande dessinée de William Hogarth à Winsor McCay. Bruxelles : Les Impressions Nouvelles, collection « Réflexions faites », 2009.

Stefanelli, Matteo, « Du “cinéma-centrisme” dans le champ de la bande dessinée. L’influence du cinéma sur la théorie et la pratique du “9e art” », in Maigret, Éric & Stefanelli, Matteo (dir.), La Bande dessinée : une médiaculture, Paris : Armand Colin, collection « Médiacultures », 2012, p. 217-236.

Sterckx, Pierre, Tintin et les médias, Jambes : Le Hêtre Pourpre, 1997.

Wolf, Werner, « Narratology and Media(lity): The Transmedial Expansion of a Literary Discipline and Possible Consequences », in Current Trends in Narratology, Berlin : De Gruyter, 2011, p. 145-180.

 

Dossiers « Cinéma et bande dessinée »

Cinéma, numéro 159 (1971)

Cinématographe, numéro 21 (1976)

Image et Son, numéro 404 (1989)

Positif, numéro 305-306 (1986), coordonné par Vincent Amiel et Gilles Ciment